Sur les routes de la musique

La palette modale su musicien occidental est beaucoup plus pauvre que celle du musicien oriental. En occident, nous avons deux modes, majeur et mineur, alors qu’en Orient ils en ont cinquante et en Inde, mille ! Mais à partir de ces deux couleurs, les musiciens vont faire des miracles : s’il ne reste qu’un petit caillou au musicien occidental quand le musicien oriental dispose de gigantesques panneaux de marbre qu’il peut sculpter d’arabesques sans fin, ce petit caillou, on va le tailler, le dupliquer, le colorer dans des dégradés savants, pour construire des formes géométriques complexes, qui s’emboîtent les unes dans les autres, par un jeu de miroir kaléidoscopique.

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Le musicien a accompli son contrat moral si l’auditeur est ravi à lui-même, s’il est pris sous son charme, si son jugement et sa raison lui sont enlevés. Mais le musicien, dans son jeu, peut être subjugué par quelque chose qui le dépasse. Si un accident arrive, si une note s’échappe qui n’appartenait pas à la gamme, plutôt que de la considérer comme une erreur de parcours, il doit profiter de cette dissonance soudaine pour rebondir dessus, prendre son élan sur l’obstacle et parcourir un nouveau chemin, explorer de nouveaux motifs.

Ce musicien est typiquement un musicien oriental, parce que son fonctionnement est l’improvisation. Il ne lit pas la partition que quelqu’un d’autre a écrite pour lui. Il est le producteur libre de ses phrases, dans un cadre donné de maquams, c’est à dire un champ de notes bien identifié dans lequel il peut puiser à satiété, selon l’ordre et le rythme qu’il fixe, d’un commun accord avec ses partenaires.

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Et si la musique ultime était la musique de la terre, la géophonie ?

La nature est sonore, elle résonne de la vibration du monde. Après tout, le seul milieu dans lequel le son ne se transmet pas et le vide, nulle vie ne peut s’y développer. Pas de son, pas de vie. Il faut de l’air pour que l’onde sonore existe, se propage, nous fasse vibrer les tympans et nous enchante.

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Chaque fois que l’on prend son instrument, en concert ou chez soi pour pratiquer, on doit le redécouvrir, comme si c’était la première fois qu’on le jouait, en montant et en descendant ses gammes, respectueusement, pendant une vingtaine de minutes. C’est une forme de méditation pour se reconnecter à l’Univers par le son. Et une fois qu’on est prêt, alors on commence à s’exprimer. En Occident, on appelle ce moment le prélude. C’est le moment où le musicien se reconnecte avec son instrument, l’accorde, l’éprouve, se délie les doigts, un peu comme un orateur qui se racle la gorge pour s’éclaircir la voix avant de prendre la parole.

André Manoukian dans Sur les routes de la musique

Une pièce musicale de André Manoukian – La Sultane

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