Voyage immobile

De la terrasse de mon ermitage, j’embrasse le cercle presque parfait de l’horizon. Dominant l’échelonnement des contreforts, la majestueuse chaîne himalayenne se déploie sur plus de deux cents kilomètres…. L’immensité et la beauté sans cesse changeante de ce paysage sublime imprègnent l’être comme un élixir. Le silence est si parfait que l’on entend les voix des paysans à plus d’un kilomètre ainsi que le crépitement sourd du front de pluie qui se rapproche et augmente lentement en intensité avant de nous atteindre. Au petit matin, sans même sortir de l’ermitage, on sait à l’ouïe qu’une compagnie de pies bleues à longue queue est de passage dans la forêt en contrebas. …. Haut dans le ciel, un couple d’aigles royaux s’appelle par des cris aigus. Événement bien plus rare, un tigre est récemment passé au crépuscule dans un champ situé à une centaine de mètres de mon ermitage. La nuit, lorsque les cigales se sont tues, on n’entend plus que le bruissement du sang qui circule dans nos oreilles. On comprend qu’une telle situation favorise l’épanouissement de la méditation et de l’observation des pensées qui surgissent de nulle part et se dissolvent comme le son d’une cloche qui s’estompe. Pour quelques mois ou quelques années, parfois pour le reste de son existence, l’ermite s’éloigne des activités ordinaires, de la vie de famille et du contact avec la société. Dans quel but ? En dehors de la manne spirituelle qu’il en tire, en quoi peut-il contribuer au bien de la société humaine ? Pour répondre à ces interrogations, il convient de considérer la motivation de l’ermite. Le déclic initial est généralement provoqué par un sentiment de lassitude et d’insatisfaction à l’égard des préoccupations ordinaires de la vie quotidienne : le gain et la perte, le plaisir et le déplaisir, la louange et la critique. Il ne s’agit pas pour l’ermite de renoncer à tout ce qui est bon, mais aux causes de la souffrance qui sont enfouies dans son propre esprit : l’agressivité, la confusion, l’avidité, l’arrogance et la jalousie. Lorsque l’on se rend compte que les activités de la vie se sont succédé, et qu’elles continueront de se succéder comme des vagues sur l’océan sans pour autant engendrer un sentiment durable de plénitude ni donner un sens à son existence, vient un temps où l’on aspire à prendre quelque distance et de faire le point et d’élucider les mécanismes du bonheur et de la souffrance.

Matthieu Ricard (1946) est un moine bouddhiste, photographe et auteur.

Matthieu Ricard dans Le voyage immobile

Une pièce musicale Tibetan Instrumental Music – Tibetan Monks

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