
Il y a une condition, et une seule, pour habiter le combat de notre vie : ne pas croire que le mal est réservé aux autres. Que le mal, c’est à cause d’eux. Comme ces slogans des partis d’extrême gauche qu’on lit sur des affiches blanchies par la pluie : « Leur guerre. Nos morts. » Non, ce n’est pas vrai : le patronat n’a pas le monopole du mal et de la guerre. Il ne suffit pas d’être riche pour être un salaud. Cette histoire de pièges où l’on risque à tout moment de tomber, c’est aussi mon affaire. C’est même peut-être d’abord la mienne.
« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : on connaît ces mots de Térence, poète latin du IIe siècle avant J.-C. C’était l’invitation généreuse à accueillir l’homme dans sa diversité, à ne se fermer à aucune culture. Aussi cette petite phrase est-elle devenue, plus tard, la sentence de l’humanisme.
Or si l’on tenait à mener le projet humaniste à son terme, il faudrait, à côté de toutes les grandes œuvres du génie humain, mettre aussi la rage de l’homme de tout détruire, son désir d’exterminer et toutes les horreurs dont le XXe siècle, succédant à l’optimisme des Lumières, aura été la triste révélation.
Il faudrait oser assumer : « Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. » Non pas pour nous accabler et accuser l’humanité du mal que l’homme fait à son semblable, mais pour embrasser tous les hommes dans une commune humanité, même « les inhumains ». Pour prendre leurs mains salies dans les nôtres – comme l’on prendrait sur son dos, pour l’aider, le blessé, imprudent, qui a posé le pied où il ne fallait pas.
« Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger » : cette sentence pourrait être celle d’un nouvel humanisme, moins optimiste sans doute, plus conscient des abîmes que l’homme porte en lui, et par là plus englobant. Elle serait un antidote à une autre sentence moderne : « Indignez-vous ! »
Martin Steffens dans Rien de ce qui est inhumain ne m’est étranger : Éloge du combat spirituel
Une pièce musicale de Gustavo Santaolalla · Juan Luqui – Opening Suite
