
La présence éveillée ne dissipe pas la nuit de notre existence, elle allume un phare qui permet d’y naviguer. L’obscurité tombe parfois durant la journée, en pleine lumière, quand l’esprit se disperse. On lit sans lire, on écoute sans entendre, on vit sans y être tout à fait. Les heures passent comme un bateau qui dérive, moteur coupé, dans le brouillard.
Cette obscurité porte aussi le nom de la distraction. La présence éveillée apporte la lumière sur nos gestes. Il faut le reconnaître, nous vivons à une époque où les sources de distraction sont importantes. Les écrans, les notifications, la publicité, le fil sans fin des nouvelles sont conçus pour capter l’attention et la retenir. Chaque sollicitation semble anodine. Leur somme produit un brouillard continu, où l’on ne sait plus très bien pourquoi ce que l’on fait.
La distraction n’est pas une faute. C’est une forme de déficit de l’attention, et cela nous prive de moments de notre propre vie, sans réelle présence. La présence éveillée n’est pas un état extraordinaire réservé aux initiés. C’est la simple capacité de reprendre contact avec la réalité, je suis ici, maintenant, et je sais ce que je vis. Une conscience qui s’éclaire elle-même.
Chaque matin, nous nous éveillons et commence parfois ces petits moments de distraction. Il est impossible de fuir tous les moments de distraction, mais il nous est possible de revenir, doucement, chaque fois qu’on s’aperçoit qu’il y a obscurité. Émerger de la distraction ressemble à un nageur qui remonte à la surface. On ne supprime pas l’eau. On retrouve l’air, la lumière, et l’on respire.
Un phare ne court pas après les navires. Il ne quitte pas son rocher pour aller chercher ceux qui se perdent. Il se tient là, fixe, enraciné, et c’est précisément cette immobilité qui le rend utile. La présence éveillée a cette qualité, elle ne poursuit rien, elle demeure.
Sa lumière, pourtant, n’est pas continue. Elle tourne, s’éteint, revient. Le faisceau balaie la mer, disparaît, puis repasse. Cette intermittence n’est pas un défaut, c’est le rythme même du phare. De même, notre attention s’absente et revient. Ce qui compte, c’est la capacité à capter la lumière qui repasse.
Chaque phare possède en outre sa signature, un rythme d’éclats qui lui est propre. Les marins le reconnaissent entre tous et savent ainsi où ils sont. Chacun de nous trouve aussi sa manière d’être présent, le souffle pour l’un, la marche pour l’autre, une prière, un geste lent, le regard posé sur un arbre.
Le phare n’éclaire pas toute la mer. Il ne chasse ni la nuit, ni la houle, ni les récifs. Il fait quelque chose de plus modeste et de plus précieux : il permet de savoir où l’on est, et donc de choisir sa route.
La présence éveillée agit de la même façon. Elle ne supprime pas la peur, le deuil, l’incertitude ou la fatigue. Mais elle nous donne un point de repère au cœur de l’obscurité. On voit la vague venir. On distingue ce qui arrive de ce qu’on s’en raconte. Et l’on peut alors répondre, au lieu de simplement réagir.
Il n’est pas nécessaire d’attendre d’être « bien présent » pour commencer. Il suffit de remarquer, maintenant, qu’on était ailleurs. Ce simple constat est déjà la lumière qui revient.
Un souffle senti jusqu’au bout. Une tasse tenue à deux mains. Un visage regardé sans hâte. Ce sont de petits éclats dans la nuit, mais ils suffisent à retrouver l’éveil.
Les gardiens de phare montaient chaque soir rallumer la lampe. Aucun ne pensait la nuit vaincue une fois pour toutes. Ils savaient seulement que, ce soir encore, quelqu’un en mer aurait besoin de lumière. La présence éveillée est ce geste fidèle, de remonter l’escalier, et de rallumer.
Une chanson de Yann Tiersen – Le Phare
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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