La liberté sans entrave

Nous confondons souvent la liberté avec la possibilité de choisir ce qui nous plaît. Être libre, croit-on, c’est pouvoir suivre nos préférences sans entrave, aller vers ce qui nous attire, nous éloigner de ce qui rebute. Mais, si l’on regarde de plus près, cette liberté-là ressemble étrangement à une servitude discrète, elle nous attache à nos goûts autant qu’elle prétend nous en affranchir. Que resterait-il de la liberté si nous cessions de rechercher ce qui nous plaît ?

Rechercher ce qui plaît, c’est vivre selon une boussole intérieure qui pointe toujours vers l’agréable et fuit toujours le désagréable. Cette boussole semble nous appartenir, c’est notre goût, notre sensibilité, notre préférence. Mais, elle nous gouverne aussi sûrement qu’une contrainte extérieure. On ne choisit pas d’aimer ceci ou de détester cela, nous le constatons, et ensuite, nous organisons notre vie autour de ce constat, comme si c’était un ordre à suivre.

Ainsi, celui qui ne fait que ce qui lui plaît n’est pas nécessairement libre, il est mené par ses attractions et ses aversions, aussi discrètement qu’un fil qu’on ne voit pas parce qu’on le tient soi-même. La liberté, dans ce régime, se réduit à la vitesse avec laquelle on peut satisfaire ses penchants, ses dépendances, ce qui n’est pas de la liberté, mais, de l’attachement au service d’un maître invisible.

Si l’on retirait la recherche du plaisant, que resterait-il pour orienter l’action ? Peut-être simplement la justesse. Non plus « qu’est-ce qui me plaît », mais « qu’est-ce qui me fait vivre » — à la situation, à la relation, à ce que la vie demande dans l’instant. Cette question-là ne dépend pas de nos goûts. Elle peut même les contredire, il arrive que ce qui convient déplaise, par exemple un effort, un médicament, un traitement, et que ce qui plaît ne convienne pas.

Une liberté fondée sur la justesse plutôt que sur le plaisant est une liberté moins euphorique, mais, qui répond à notre propre nature. Elle ne dépend pas de l’humeur ni des circonstances qui nourrissent ou frustrent nos préférences. Elle demeure disponible même quand rien ne plaît, même quand tout déplaît, précisément parce qu’elle ne cherche pas son appui dans le plaisir, mais dans une forme d’adaptation au réel.

Les traditions contemplatives, chacune à leur manière, ont approché cette idée. La liberté véritable commence là où cesse la nécessité intérieure de vouloir que les choses soient autrement qu’elles ne sont. Tant que je recherche ce qui me plaît, je dépends de ce que le monde m’offre pour me satisfaire, je suis, en un sens, l’obligé du monde. Mais si je cesse d’exiger que les choses me plaisent pour les accueillir, quelque chose se dénoue, je ne suis plus suspendu à leur bon vouloir.

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à toute sensation de plaisir ni sombrer dans une froideur indifférente. Il s’agit plutôt de ne plus faire du plaisir le critère qui décide de nos actes, de nos choix, de notre présence à ce qui est. Le plaisir peut survenir, il n’est plus alors une chaîne, mais un hôte de passage, qu’on accueille sans s’y accrocher.

On pourrait craindre qu’une telle liberté mène à une existence terne, dépourvue de saveur. C’est peut-être le contraire qui est vrai. En ne cherchant plus à faire coïncider chaque instant avec nos préférences, on s’expose à l’inconnu, l’improbable, l’impossible, bref au cycle réel de la vie. Ce n’est plus l’émerveillement qu’on va chercher, mais celui qui vient, quand on a cessé de courir après.

Peut-être que la liberté, débarrassée de la recherche du plaisant, n’est plus la capacité de choisir ce qu’on aime, mais le consentement à rester présent à ce qui est, quel que soit le nom qu’on lui donne, plaisir ou déplaisir.

Une chanson de Richard Desjardins interprétée par Bruno Pelletier et Mélissa Bédard – Le coeur est un oiseau

Les paroles sur https://www.musixmatch.com/fr/paroles/M%C3%A9lissa-B%C3%A9dard/Le-c%C5%93ur-est-un-oiseau

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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