Paysages de l’esprit

Ainsi avons-nous assez tôt compris que tout en restant fidèle et reconnaissant à Guénon pour son honnêteté intellectuelle, la profondeur de sa pensée et une rigueur sans faille, il convenait de s’émanciper de son influence d’une part, en tâchant de suppléer à quelques-uns de ses manques, d’autre part, en recourant à une autre sorte de formulation. Deux attitudes permettant de déceler dans la nuit de l’ « Âge sombre » des réminiscences du paradis perdu, des enclaves rayonnantes, des ouvertures sur l’espoir.

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L’étonnement est rupture, déchirure dans le tissu de l’habituel, dévoilement de l’insoupçonné, syncope miniature de l’esprit ; à l’origine d’un élargissement soudain, aux suites parfois imprévisibles. Il procède d’une dissymétrie par rapport à l’ordre établi : celle des dalles du jardin menant au pavillon de thé. Rejetant le conventionnel, le systématique, l’organisé, le rassurant, l’étonnement s’apparente toujours un peu à l’hérésie ; d’où le prudent et léger recul devant ce qu’on vient de découvrir. L’étonnement est saisie directe, et non plus tortueuse ; il fait l’événement, il est retournement. C’est le bruit que fait la grenouille en sautent dans la mare qui laisse s’aviser de l’existence du silence ; c’est le signe tracé sur le blanc de la page qui crée le vide : celui-ci accourt de toute sparts, rassemble sa candeur autour du trait. L’étonnement ramène au présent, y oblige.

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Si s’étonner, c’est déquantifier la vision des choses, s’émerveiller sera la qualifier. L’étonnement peut rester froid ; doublé d’amour, il devient émerveillement. Celui-ci est ouverture. Il ne crée pas seulement un instant, il déploie une durée, une intense perception ; il est suscité par l’admiration, et, dit Louis Claude de Saint-Martin, « l’homme ne vit que d’admiration ». Il y a dans l’émerveillement comme une indiscrétion, un viol involontaire de ce qui est, surprenant la nature dans sa nudité, dans l’élément irrationnel ou divin qui se cache en elle. Sous le regard émerveillé, la nature se livre dans son intériorité, car l’homme, cessant de la penser et de l’explorer, se contente de l’aimer, de la contempler. Il se donne un regard nouveau, et point seulement renouvelé comme il le fait dans l’étonnement ; un regard sans convoitise, attentif, percevant chaque être, chaque chose en son évidence native, et non pas dans son apparence, percevant l’évident en ce qu’il garde encore de secret.

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Si s’émerveiller, c’est qualifier la vision des choses, être stupéfait sera la quintessencier.

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La stupeur des stupeurs réside dans la découverte que ce n’est pas le moi duel et rétréci auquel nous nous étions identifiés qui est le siège de la stupeur, mais que c’est un autre que nous qui s’étonne, s’émerveille et se trouve stupéfait, s’est substitué à nous en nous faisant imaginer qu’il nous était étranger, alors qu’il est notre essence même. A la cime de la stupeur, dépossédé de ce qui était nôtre, dépossédé de nos stupeurs antérieures, réduit à l’état d’ascète qui, pour tout avoir, n’a que son souffle, celui qui s’étonne en nous n’est autre que le Nous véritable.

Jean Biès dans Paysages de l’esprit

Une pièce musicale de Gustavo Santaolalla · Juan Luqui – Opening Suite