Un carnet bleu

AVT_Christian-Bobin_8314

Tu ouvrirais ce carnet. Tu verrais qu’il serait question du ciel, de cette part du ciel qui reste en nous, électrisée, nocturne, sauvage, inaliénable. Tu verrais sur le bleu de ces pages la blancheur d’une étoile, qui est aussi celle du sel, du feu.

Des mots passeraient sous tes yeux, dans le matin de tes yeux. Un mot comme celui-là : « âme ». L’âme. Un linge frais de soleil, amoureusement plié. Un drap d’or pour la couche des amants, liséré de noir, brodé avec les initiales conjointes de l’orage et de l’aurore.

Tu lirais encore plus loin. Vers d’autres mots. Tu lirais ces mots précieux, ces mots ruisselants, les mots princiers, ceux du désespoir, ceux, les mêmes, de l’espoir.

Tu comprendrais que dans chacun de ces mots, sur chacune de ces pages, il n’aurait été question que de toi, que de cette merveilleuse coïncidence entre toi et l’amour que j’ai de toi. Entre toi et ces mots conçus dans la nuit, engendrés par ce désordre qui suit ton entrée en mon âme et qui la pacifie.

Tu comprendrais que tu ne m’as jamais empêché d’écrire. Tu comprendrais que je n’ai jamais écrit que pour toi, même avant de te connaître, même dans le temps, dans l’immensité sombre du temps précédant notre rencontre. Dans ce désert. J’écrivais alors dans l’attente de l’amour, dans l’attente de sa venue, dans l’impossibilité de sa venue. J’écrivais des mots plus orageux que la nuit, plus sombre que la nuit, dans l’espoir de la passer, de défaire la nuit par plus de nuit. A présent j’écris. Dans l’amour, dans la lumière, j’écris. Avec des mots plus lumineux que la lumière, pour passer la lumière, pour atteindre ce qui en elle n’est plus sujet aux éclipses, pour gagner cette clarté que ne désoriente plus la lente rotation des jours. Avec toi, je vois que les mots sont les mêmes. J’écris dans ce savoir que nous sommes seuls à connaître. Je t’écris. Dans ce carnet mais aussi dans tout ce que j’écris. Tu es présente aussi bien, d’un bout à l’autre présente dans ces textes que j’envoie à Montpellier. Dans cette impossibilité où je suis de parler de toi et qui n’est que circonstancielle. Dans cette nuit où tu es en moi, dans cette nuit brûlante où tu es qui se confond avec celle d’où viennent les mots, j’écris, je t’écris.

Je t’appelle. Sur ces pages je t’appelle. Dans ces forêts, près de cet étang, sur ces routes, sur ces terres que nos pas en les mesurant portaient à l’infini, je t’appelle.

Christian Bobin dans L’homme-joie

Une pièce musicale de Astor Piazzolla – Oblivion, Alicja Matuszczyk – oboe

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