
Aider les autres — les aider à progresser, à se transformer, à passer d’une souffrance à une satisfaction, comme je le fais en thérapie et en méditation, c’est un acte vraiment beau qui me fait tellement vibrer ! Par mes pratiques bouddhistes comme par mes choix quotidiens, je souhaite continuer à m’y employer dans cette vie, comme dans les suivantes. C’est aussi mon souhait le plus cher en tant que père : amener en ce monde un être bienveillant, heureux, plein de ressources pour affronter sereinement les difficultés inévitables ; une personne qui, à son tour, y œuvrera positivement d’une façon ou d’une autre. Notons qu’on n’a pas besoin d’être reconnu comme tulkou pour faire du bien en ce monde…
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J’avais toujours peur de décevoir ceux qui attendaient de moi un “comportement de tulkou” (sans trop savoir ce qu’il fallait entendre réellement par là). Du coup, consciemment ou pas, j’adoptais une posture intérieure non naturelle en essayant de maîtriser mes émotions et de me contrôler en permanence. Je cherchais à incarner un idéal dont personne, au fond, dans mon environnement proche, ne savait rien de très clair. Volontairement ou pas, je voulais être toujours le référent de tout : le sage dépourvu d’affection — en un mot le tulkou tel qu’on l’imagine, au point que j’ai acquis comme une seconde nature, un “faux-self”» dirait-on en Gestalt, en partie artificielle. Cette posture rendait difficile l’extériorisation naturelle de mes émotions, jusqu’à m’en couper parfois. Tous mes affects restaient en quelque sorte “bloqués” dans mon corps, d’où ont surgi différents problèmes de santé récurrents et certains déséquilibres.
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Enfin, que reçoit l’enfant de l’exemple que nous lui donnons ? Car l’une des plus belles choses à montrer, et donc à transmettre, à un enfant me semble la capacité à vivre — vraiment, mais sereinement — ses émotions. À les accueillir en conscience, se réguler en leur permettant d’exister sans se laisser emporter ou submerger par elles. Dans la vraie vie, ces expériences participent au parcours du bodhisattva ! Celui-ci y découvre, justement, que malgré les défauts et “parts d’ombre” de la relation, l’amour demeure constant, puissant. Et que les émotions y ont leur place, en quelque sorte assumées, intégrées et transmutées dans cet élan d’humanisation, de spiritualisation. En un mot, le cœur s’ouvre encore plus grand. Différente de la vocation à laquelle s’est consacré mon prédécesseur, moine durant toute sa vie, cette expérience parentale me réjouit, parce qu’elle me semble un complément à la précédente existence, ascétique, et une nouvelle façon de continuer à progresser dans la pratique spirituelle. Pas la pratique formelle des prières, des rituels, etc., mais la pratique “de terrain”, celle du jour le jour, de la vie quotidienne, de la mise en œuvre concrète des principes bouddhistes. Refaire — dans le contexte actuel et mon existence présente — ce qu’a fait Guéshé Jatsé pendant toutes ses années de vie aurait-il autant de sens que de continuer à apprendre, en parcourant d’autres étapes du même chemin vers la bienveillance ?
Elijah Ary dans Tulkou : Autobiographie d’un lama réincarné en Occident
Une pièce musicale LUMINA \\ Original by Jacob’s Piano
