Se passer de l’infini ?

Avons-nous réellement besoin de l’infini ? Nos vies sont soumises à des frontières de toutes parts, un corps qui vieillit, un temps compté, des relations qui finissent, une mémoire qui s’efface. On pourrait croire qu’une attitude sage consisterait justement à se réconcilier avec cette finitude, à cesser de chercher ailleurs ce que le fini ne peut offrir. Et pourtant, quelque chose résiste à ces frontières.

En quoi consiste l’hypothèse d’une vie entièrement repliée sur le fini, sans aucun rapport à quoi que ce soit d’illimité ? Elle serait faite de biens mesurables, d’objectifs atteignables, de satisfactions calculables, d’un horizon net, sans rien d’incompréhensible. À première vue, cela semble suffisant, pourquoi désirer davantage que ce que la vie peut effectivement reconnaître.

Mais l’expérience contredit cette hypothèse. Devant un ciel étoilé, devant la naissance d’un enfant, devant une œuvre qui nous bouleverse, quelque chose en nous ne se satisfait jamais de l’explication rationnelle. Le sentiment esthétique du sublime naît précisément de cette confrontation, face à l’immensité qui dépasse toute mesure, l’imagination échoue à totaliser ce qu’elle perçoit, et c’est cet échec même, paradoxalement, qui produit le plaisir. Si nous pouvions réellement nous passer de l’infini, cette expérience n’existerait simplement pas. Le fait qu’elle nous traverse, et qu’elle nous traverse universellement, suggère que le rapport à l’illimité n’est pas un luxe ajouté au fini, mais une dimension constitutive de notre manière d’habiter le monde.

Par ailleurs, le désir humain nous incite à repousser les limites. On ne satisfait jamais tout à fait le désir de comprendre, d’aimer, de créer. Chaque objet fini que nous atteignons révèle, en même temps qu’il nous comble un instant, l’horizon d’un au-delà qu’il ne comblait pas. Ce n’est pas un défaut de nos désirs, c’est leur structure même. Vouloir se passer de l’infini reviendrait alors, très concrètement, à vouloir réduire chaque personne aimée à ce qu’on en connaît déjà, un projet aussi impossible que triste.

Les traditions spirituelles, chacune à sa manière, ont pris acte de cette même intuition, sans jamais prétendre pouvoir la dissoudre. Le Vedānta situe le Brahman, réalité infinie et sans second, comme le fondement même du fini, dont le monde phénoménal n’est que l’apparence changeante. La théologie apophatique chrétienne, chez Grégoire de Nysse ou Denys l’Aréopagite, affirme au contraire que Dieu excède si radicalement toute catégorie finie qu’on ne peut le nommer que par négation, non pas parce qu’il faudrait renoncer à en parler, mais parce que le silence lui-même devient une forme de rapport à ce qui dépasse le langage. Le bouddhisme, enfin, refuse de poser un infini substantiel, mais reconnaît pourtant une ouverture sans limite au cœur même de l’impermanence. La vacuité n’est pas un néant, mais une absence de clôture, l’expérience que rien de fini ne se referme jamais tout à fait sur lui-même.

C’est souvent en habitant pleinement un espace, avec une attention totale, qu’on laisse transparaître, à travers lui, ce qui le dépasse. Le pratiquant zen ne renonce pas au bol de thé pour atteindre l’éveil, c’est dans la manière exacte, entière, de tenir ce bol qu’il vit l’éveil.

Se passer de l’infini, ce ne serait peut-être pas tant renoncer à un objet superflu que renoncer à une certaine qualité du regard, celle qui, devant chaque chose finie, reste capable de sentir qu’elle ne l’épuise pas.

Une chanson de David Bowie interprétée par Chris Hadfield- Space Oddity

Les paroles sur https://www.lacoccinelle.net/250739-david-bowie-space-oddity.html

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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