
Le regard du Loup des steppes pénétrait notre époque tout entière, son agitation affairée, arrivisme, le jeu superficiel d’une vie intellectuelle prétentieuse, insipide. Ah, et malheureusement il allait plus profond encore, il ne s’arrêtait pas simplement à ce qu’il y avait de corrompu et de désespérant dans notre monde contemporain, dans notre pensée, dans notre culture ; il accédait au cœur de tout ce qui était humain ! En l’espace d’une seconde, il exprimait avec éloquence le doute immense d’un penseur, d’un initié peut-être, qui ne croit plus à la dignité, au sens même de l’existence humaine.
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La plupart des hommes ne veulent pas nager avant d’avoir appris à le faire.
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Naturellement, ils refusent de nager ! Ils sont nés pour évoluer sur la terre ferme, non dans l’eau. Et naturellement, ils refusent aussi de penser : ils ont été créés pour vivre, pas pour penser ! En effet, celui qui réfléchit, celui qui confère à la pensée une importance primordiale, peut certes aller très loin dans son domaine, mais il quitte alors la terre ferme pour rejoindre l’eau et se noiera un jour.
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Imaginons un jardin où poussent des centaines d’espèces d’arbres, des milliers de fleurs différentes, des centaines de variétés de fruits, des centaines de types d’herbes. Si le jardinier chargé de son entretien a des connaissances botaniques limitées, lui permettant uniquement de faire la distinction entre les plantes » comestibles » et les » mauvaises herbes « , il ne saura pas comment s’occuper des neuf dixièmes de son jardin. Il arrachera les fleurs les plus merveilleuses, abattra les variétés d’arbres les plus nobles ou les détestera, les regardera de travers. C’est ainsi que le Loup des Steppes se comporte vis-à-vis des mille fleurs ornant son âme.
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L’existence n’est pas une épopée avec des héros et autres grands personnages ; elle ressemble au contraire à un joli petit salon bourgeois où l’on se satisfait pleinement de manger et de boire, de déguster le café en tricotant des chaussettes, de jouer au tarot en écoutant la radio. Quant à celui qui est animé de désirs, qui porte en lui autre chose, la grandeur héroïque et le sublime, le culte des grands poètes ou celui des saints, c’est un fou et un Don Quichotte.
Hermann Hesse (1877-1962) est un romancier allemand naturalisé suisse. Il a fait une œuvre majeure qui explore des voies humaines incontournables. Expérience spirituelle, récit initiatique, délire de psychopathe, Le Loup des steppes multiplie les registres. Salué à sa parution en 1927 (entre autres par Thomas Mann, qui déclare : » Ce livre m’a réappris à lire « ), interdit sous le régime nazi, roman culte des années 1960 et 1970, c’est une des œuvres phares de la littérature universelle du XXe siècle. Il méritait une nouvelle traduction. Le voici enfin rendu avec tout l’éclat de ses fulgurances, la troublante obscurité de ses zones d’ombre
Hermann Hesse dans Le loup des steppes
Une pièce musicale de Eldrvak – Heart Of The Wolf
