
De même qu’il n’existe pas de tissu tissé sans l’interpénétration simultanée de la chaîne et de la trame, il n’existe pas de monde sans l’expiration et l’inspiration du Soi suprême. Bien que l’image de la respiration, distincte du tissage, rende les deux successives plutôt que simultanées, l’une implique toujours l’autre. Successives dans le temps, elles sont simultanées dans leur signification, c’est-à-dire sub specie aeternitatis (sous le couvert de l’éternité), du point de vue de l’éternité. Commencement et fin, naissance et mort, manifestation et retrait s’impliquent toujours l’une l’autre.
Dans l’imagerie occidentale, c’est-à-dire judaïque et chrétienne, on a généralement tendance à négliger cette mutualité et à considérer chaque vie et la création elle-même comme uniques – comme un commencement, puis une fin, ce qui n’implique pas un autre commencement. Notre monde est linéaire, et le cours du temps est strictement à sens unique. La nature est un mécanisme d’horlogerie qui ne s’arrête pas en s’éteignant. Dans la religion occidentale comme en physique, nous avons tendance à considérer toute énergie comme une dépense et une évaporation. Il n’y a aucun espoir de renouveau de la vie au-delà de la fin, à moins que le Créateur surnaturel, par un acte de grâce spéciale, ne remette les choses en ordre.
Mais la vision indienne du temps est cyclique. Si la naissance implique la mort, la mort implique la renaissance, et de même la destruction du monde implique sa recréation, les images occidentales sont donc essentiellement tragiques. La nature est une chute et son but est la mort. Rien n’est nécessaire que quoi que ce soit se produise au-delà de la fin : seule la grâce divine, agissant hors de la sphère de la nécessité, peut racheter et restaurer le monde. Mais l’imagerie indienne fait du drame mondial une comédie – un sport ou une illusion – dans laquelle toute fin est la promesse implicite d’un commencement.
Alan Wilson Watts (1915 – 1973) est l’un des pères de la contre-culture en Amérique. Philosophe, écrivain, conférencier et expert en religion comparée.
La conscience humaine est une forme de sensibilité et de compréhension, c’est aussi une forme d’ignorance. Notre conscience ordinaire de tous les jours élimine plus que ce qu’elle garde, des choses qui sont terriblement importantes.
Alan Watts dans Les deux mains de dieu
Une pièce musicale de Augustin Hadelich plays Telemann Fantasy No. 7
