
Il y a une phrase qui revient, discrète, chaque soir qu’on s’endort, on ne sait jamais tout à fait si l’on se réveillera. On la chasse vite, cette pensée, comme on chasse tout ce qui dérange le sommeil. On veut revivre encore. Et pourtant, si on la laisse rester un instant, elle ouvre une porte étrange, et si dormir était déjà une forme de mourir ? Et si le matin, chaque matin, était une naissance qu’on tient pour acquise ?
Les traditions spirituelles n’ont pas manqué de le dire, chacune à sa manière, le sommeil comme répétition de la mort, l’éveil comme répétition de la naissance. Ce n’est pas une métaphore décorative. C’est une invitation à sentir, dans le rythme le plus ordinaire qui soit, se coucher, s’endormir, se réveiller, un cycle complet d’abandon et de retour. On y lâche le contrôle. On y perd, pour quelques heures, jusqu’à la conscience de soi. Et on revient, sans savoir comment, dans un corps qui nous attendait.
Accepter cela, ce n’est pas se résigner à une fatalité tragique. C’est reconnaître que la mort n’est pas seulement ce qui nous attend au bout, un jour, dans un futur qu’on préfère ne pas nommer. Elle est déjà tissée dans le quotidien, discret, presque tendre, une répétition qui nous entraîne, jour après jour, à lâcher ce que nous croyons être, pour laisser place à ce qui vient.
Et pourtant, il y a cette autre voix, tout aussi réelle, qui pousse dans le sens contraire, celle qui veut durer, vivre longtemps, peut-être même atteindre cent ans. Cette pression n’est pas seulement individuelle, elle est partout, dans une culture qui célèbre la performance, l’optimisation, l’allongement de la vie comme un projet en soi. On calcule son espérance de vie, on ajuste son alimentation, on repousse l’échéance comme on repousserait une dette.
Il n’y a rien de mal à vouloir vivre longtemps. Mais quand ce désir devient une crispation, une manière d’agripper chaque jour comme s’il fallait l’empêcher de partir, il finit par produire l’effet inverse de ce qu’il cherche, au lieu d’habiter pleinement le temps qui reste, on le passe à en calculer la quantité restante. On vit dans la peur de mourir plutôt que dans la présence de vivre.
La difficulté n’est pas de choisir entre accepter de mourir chaque jour et vouloir vivre longtemps, ce serait trop simple, et sans doute faux. La difficulté, la vraie, c’est de tenir les deux à la fois, désirer la longévité sans que ce désir devienne une contraction de tout l’être, et accepter la mort quotidienne sans que cette acceptation devienne un renoncement à vouloir continuer. Une question de présence, quoi !
Peut-être que la clé se trouve précisément dans ce petit cycle du sommeil et de l’éveil. Chaque soir, en s’endormant, on peut consentir à lâcher, non pas la vie elle-même, mais l’illusion qu’on la contrôle. Et chaque matin, en ouvrant les yeux, on peut recevoir ce jour non comme un dû, mais comme un cadeau qui n’était pas garanti. Ce n’est pas contradictoire de vouloir que ce cadeau se répète cent fois, mille fois, tant qu’on ne cesse pas, à chaque répétition, de le reconnaître comme un don plutôt qu’un droit.
Vouloir cent ans n’a de sens que si chacun de ces jours est vécu comme le seul qu’on ait, sinon, cent ans ne sont qu’une accumulation de jours qu’on aura traversés sans les habiter. Cela s’entend. À l’inverse, accepter de mourir chaque soir ne prive en rien du désir de continuer, cela le rend simplement plus léger, débarrassé de la crispation qui, à force de vouloir retenir la vie, finit par l’empêcher de couler.
Chaque matin est une petite résurrection qu’on ne remarque plus. La reconnaître, c’est peut-être la forme la plus simple et la plus difficile de gratitude, celle qui ne demande rien d’autre que d’ouvrir les yeux, et de savoir, l’espace d’un instant, que cela aurait pu ne pas se produire. Pourquoi 100 ans de vie, si on de s’entend (hihi) pas à être présent au quotidien ?
Une chanson de
Les paroles sur https://genius.com/Gregoire-vivre-lyrics
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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