La répétition

Imaginez une rivière qui contourne toujours le même tas de rocher. L’eau s’écoule, elle n’est pas en faute, elle ne fait pas d’erreur, elle cherche simplement son chemin. Le tas de rocher crée des remous et il est là non pour la bloquer, ce qui vient vers lui, mais pour établir une interdépendance et mettre en valeur d’autres voies de passage possibles non encore explorées. Le cycle de la perception d’être confronté à un obstacle prend fin non pas quand le rocher disparaît, mais quand la rivière le traverse ou le contourne avec fluidité.
Au cours de notre vie, il arrive que nous constations que nous revivons les mêmes histoires avec les mêmes obstacles, comme si nous vivions une histoire perpétuelle. Nous en arrivons à espérer pouvoir nous libérer du cycle.
Les traditions orientales, notamment l’hindouisme et le bouddhisme, utilisent le terme Samsara pour désigner précisément ce cycle de répétitions, non seulement entre les vies, mais à l’intérieur d’une même vie. Tant qu’une vasana, que l’on pourrait définir comme une empreinte karmique, un schéma ancré dans la conscience, n’est pas dissoute par la prise de conscience, elle continue de se manifester sous des formes légèrement différentes, mais avec le même nœud central.
Dans la kabbale et le mysticisme juif, on désigne sous le nom de Tikkoun (תיקון) la rectification de l’âme. Chaque situation répétitive serait une opportunité offerte à l’âme de corriger ce qu’elle n’a pas encore intégré. L’obstacle n’est pas une punition, c’est une invitation.
Par ailleurs, dans le christianisme mystique, les pères du désert parlaient de logismoï qui exprime des pensées ou schémas récurrents qui reviennent jusqu’à ce qu’on les affronte avec une conscience plus profonde plutôt que de les fuir.
Ainsi, dans beaucoup de tradition, la répétition n’est pas un échec, c’est avant tout un enseignement qui s’intensifie. Chaque cycle apporte une version plus claire, parfois plus douloureuse, du même message, car l’âme cherche à se faire entendre.
La répétition nous pousse à reconnaître que ce que l’on fuit grandit. En effet, l’énergie que l’on n’a pas intégrée revient, souvent amplifiée, jusqu’à ce qu’on la regarde en face.
La répétition nous apprend que le schéma attire ce dont il a besoin pour se révéler. On coconstruit inconsciemment les situations qui correspondent à nos blessures non guéries, non par malchance, mais par résonance.
La répétition nous fait comprendre que la liberté s’acquiert par la conscience, non par le changement extérieur. Changer de travail, de partenaire ou de ville sans transformer son état d’esprit reproduit le même schéma dans un nouveau décor.
Le cycle répétitif est, en ce sens, une des formes les plus profondes de compassion de l’existence : la vie ne se lasse pas de nous offrir la même leçon jusqu’à ce que nous soyons prêts à la recevoir.

Une chanson de André Gagnon – L’éternel retour

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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