Partie vivre ailleurs

Je ne suis qu’une vivante qui s’en est allée vivre ailleurs. Reçois ma gratitude d’Être dans l’union de l’Être et d’y demeurer, quelle que soit l’histoire à traverser d’être enracinée dans l’Amour, secret bercé derrière toute création.

D’être plongée dans l’histoire sans oublier le Tout et de naître, malgré les menaces sur l’étoile de David, Judéo-chrétienne, Austro-Hongroise, là où Hitler a sévi.

Enfant de la guerre, réfugiée, enfant lumineuse qui découvre les yeux des marins emplis des aventures de la mer, découvreuse et savoureuse des mots français à Marseille, un à un leur velours, leur son fruité, leurs liaisons, leur perfection par rapport à l’objet et au sujet, leurs accents Enfant poétesse avant la lettre dont le regard lit la profondeur des êtres.

Adolescente des bals de Vienne dont le premier amour est le bon, là où le travail commence, le travail de l’éveil, le travail du don, le travail du dépassement, là où on arrache les rideaux et jette les conventions, là où tout droit se créer à l’instar de Sisyphe, ou de Tantale, Shakyamuni, Bouddha de la compassion, le glaive à la main, là oú des enfants apparaissent, étrangers dans leur incommensurable proximité.

D’avoir souscrit à la pression intérieure pour écrire, tous les jours, l’encre au doigt, où que ce soit dans le pigeonnier inaccessible du château, dans le refuge au village, dans la forêt fleurie, devant les rhododendrons de Khajurâho, d’avoir donné de l’espace, l’imagination, à un monde qui existe vraiment, d’adorer le livre, ces espaces blancs qui ornent le poème tombé du ciel, et l’impression qu’ils donnent d’y être avec les grands – les penseurs, les séducteurs, les créatrices, les promeneuses, les philosophes.

De faire quelque chose de ce château du XIIe siècle enfoncé dans son histoire, de l’ériger comme un phare, de l’animer de vie Vibrante, de fleurs partout, d’étincelles de feu, de petites cachettes, de bougies et de torches, d’extension, d’intensité, de nouvelles ailes d’explosions de fête- dans un milieu où la liberté est surveillée, sinon interdite, d’y vivre avec les personnages des portraits monumentaux, de les surprendre peut-être la nuit, quand insomniaque tu longes les longs couloirs entre les animaux empaillés aux regards fixes, de créer à côté du château, au bord d’un étang, un lieu d’accueil, une clairière d’ouverture et de nous y inviter contempler dans la nuit le matin du monde.

D’être un jour Héloïse, entre ciel et chair, et de passer ce long instant de la passion, de croire à l’impossible de l’amour démesuré, défaire les tentacules de l’égoïsme et les filets de la médiocrité, sentir le moment sacré où tout se retourne, où tout se déverse, où tout se transforme, par voie de transsubstantiation, le besoin en don, l’envie en désir, l’individu en universel, le cercle fermé en ouverture, l’aide  en compréhension, la plainte en louange, la joie en joie toujours plus grande.

De devenir ensuite femme de sagesse, d’accepter d’être classée telle quelle dans le monde étriqué de la spiritualité, tout en préférant la folie de la littérature, cette eau-de-vie de l’existence, et puis de faire la navette du château aux prisons, aux écoles, aux salles de conférences, aux maisons d’édition, de partir chaque fois pour faire de nouveaux amis.

D’être si simple, d’apporter un peu de soleil de Marseille, un peu de mystique des forêts d’Autriche., un peu de romantisme de l’Allemagne, un brin d’emphase théâtrale, une touffe de séduction, de quitter l’écriture, les temps exclusifs du silence et du mûrissement, et d’aller de lieu en lieu pour dire : Ouvrez dès l’aube vos fenêtres, vos volets et jubilez de vivre encore un jour de toucher la pointe de la vie, celle qui relie l’ici à l’au-delà de la crête au loin, de se faire apôtres de l’hymne à la vie, d’appeler à la noblesse du cœur, à la louange, de publier toutes ces conférences, en délaissant la tentation du roman – d’être disponible pour rencontrer un regard, écouter un pleur, élever la voix contre l’injustice, critiquer l’emprise de l’image, revendiquer la majesté de la grande littérature, de presque oublier le corps en courant partout pour réconcilier l’imane et le rabbi, pour ouvrir l’avenir aux jeunes, rassurer les inquiets, rayonner la confiance, d e trembler à l’annonce du message de la mort qui stoppe le rêve de la vie et aurait pu faire écrouler le tout ; d’avoir alors commencé à puiser les ultimes ressources pour la sauver, la vie, pour la porter entière, sauve, au travers de la mort, d’avoir choisi de souffrir à ce point difficilement imaginable dans les griffes de la douleur, de pleurer et de perdre, d’être et de rester Christiane espiègle, cœur pur, enfant lumineuse, femme de folie de sagesse de cette folle vie à la vie à la mort.

De nous laisser un mémorial des traversées, un viatique, l’itinéraire du passage, le récit d’un étrange combat et d’un fier abandon, et de le terminer exactement six mois après le pronostic d’une demi-année à vivre, un verre de champagne à la main, les fanfares d’un opéra aux oreilles, si joyeuse d’accomplir ta vie. D’être prête maintenant à entrer dans les villes splendides. Je ne suis qu’une vivante qui s’en est allée vivre ailleurs.

Léonard Appel dans En dialogue avec Christiane Singer

Une pièce musicale de

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