Aux confins de la poésie

Cette attention portée au geste le plus quotidien imprègne chaque monastère chrétien mais sans doute plus intensément encore chaque monastère bouddhiste et, à travers l’influence que le Zen exerça sur elle, bien des aspects de la civilisation japonaise. Cette recherche du geste non pas parfait mais juste sert de base non seulement aux plus glorieuses des « voies », celles des armes, du thé, des fleurs, mais continue encore d’imprégner les aspects les plus prosaïques de l’existence: ouvrir et fermer une porte, faire la cuisine, offrir un cadeau… Cette vigilance enveloppe chaque objet, chaque outil au point que l’on consacre une cérémonie annuelle pour exprimer sa reconnaissance aux aiguilles à coudre ou un monument pour exprimer de la gratitude aux lunettes grâce auxquelles nos yeux peuvent étudier et voir le monde. L’attention au quotidien, à la fois au jour le jour et à ce qui fait notre vie de tous les jours, est le fondement de tout art et de toute existence. Cette connaissance, nécessaire à la transformation de soi et qui mène peu à peu à voir « le » monde et non « son » monde, s’est progressivement répandue en Occident avec le développement du Bouddhisme Zen en France, et le succès des livres de Eugen Herrigel ou de Karlfried Graf Dürckeim, deux philosophes allemands qui transmirent les fondements de l’exercice quotidien en l’adaptant aux conditions socioculturelles de l’Occident.

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L’expérience mystique implique une conscience non-individuelle. Le poète contemporain utilise les mots pour déconstruire le « je » et atteindre l’être.

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La poésie commence donc par un refus radical du monde tel qu’il nous semble donné, par une dénonciation des conventions propres au langage et à la culture et par le retour à la barbarie. Le poète ne peut pas être quelqu’un de civilisé ; c’est celui que Platon exclut de sa cité idéale, même si c’est après lui avoir ceint le front d’une couronne de laurier, parce qu’il en menace les fondements mêmes. C’est plutôt un animal de l’esprit et sa pensée doit être sauvage, a-normale. Le poète aura toujours quelque chose de fou aux yeux de ses contemporains, comme le mystique d’ailleurs dont la folie est pourtant sagesse aux yeux de Dieu.

Christian Le Dimna dans Simplement, Voir, Aux confins de la poésie contemporaine et de l’expérience mystique

Une pièce musicale de Alexandra Stréliski – A new romance

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