Le diable préfère les saints

Dans Les Frères Karamazov qu’il écrit à la fin de sa vie, dans les années 1878-1880, Dostoïevski raconte, dans un chapitre, la longue entrevue du Diable avec Ivan qu’il qualifie ironiquement d’hallucination. Sous l’apparence d’un gentleman russe de la cinquantaine, fort poli, le Diable dévoile devant Ivan sa nouvelle stratégie :

À mon avis, il ne faut rien détruire, si ce n’est l’idée de Dieu dans l’esprit de l’homme : voilà par où il faut commencer.

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Une fois que l’humanité entière professera l’athéisme (et je crois que cette époque, à l’instar des époques géologiques, arrivera à son heure), alors, d’elle-même, sans anthropophagie, l’ancienne conception du monde disparaîtra, et surtout l’ancienne morale. Les hommes s’uniront pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L’esprit humain s’élèvera jusqu’à un orgueil titanique, et ce sera l’humanité déifiée.

Propos prémonitoires, qui semblent décrire l’état de la société occidentale actuelle. L’ultime ruse du Diable n’est pas seulement de faire croire qu’il n’existe pas, comme le disait Baudelaire, mais de persuader l’homme qu’il est lui-même Dieu.

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Lorsqu’on lit avec un regard neuf les Évangiles, on est frappé de constater que la tâche principale de Jésus durant sa vie publique consiste à expulser les démons, et aussi que la préoccupation majeure de ses contemporains est la délivrance de ces « esprits impurs » qui causent maladies et folies diverses. Voici donc plus de deux mille ans, l’homme avait conscience que, loin d’être net et pur, il était trouble et confus, plus ou moins infesté par d’obscures présences. Il cherchait donc à y remédier. Tandis que dans le monde moderne, grâce aux lumières de la raison qui repoussent l’obscurantisme, à la fée électricité et aux progrès de la science, le citoyen est persuadé qu’il vit dans la clarté et la sécurité.

Jacqueline Kelen est une écrivaine française, diplômée de lettres classiques et productrice à France Culture pendant 20 ans. Elle est reconnue pour ses réflexions sur la solitude, la liberté intérieure, la spiritualité, ainsi que sur des sujets comme le carême, la recherche de sens, et la tradition mystique chrétienne.

Jacqueline Kelen dans Le diable préfère les saints

Une pièce musicale Hijaz Mandira by Ajam Quartet

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