
Je veux toi pour tisane. Le sucre de ta peau, ton goût de tabac d’arbre, le chat de ta gorge enroulé sur mon coeur, le chant de ton coeur déployé sur ma gorge, tes bras ouverts comme une table, tes pas de loup de nuit, ton sol précis sur mes graines de rêves, tes doigts sourciers sur mes glaises de soif, tes mers sur mes escales, tes bois à découvrir, mes rives à t’accueillir. Je veux tes mots revisités de fraises, tes mots rougis incendiés de neige. Je les veux qui enflamment qui touchent et qui m’existent. La sève de tes mains pour redevenir liane, l’arbre le fruit et la racine, le paysage en route, l’aimer à double tour d’où l’on ne sort jamais. Je veux le seringa troublé d’eau et de blanc, l’affolée de parfums de pollens et de miel, cette abeille innocente qui pille les corolles. Et plus que le désir, plus que le ciel à dire, plus que le tout à vivre, encore plus que le trop, je veux l’hiver épris des puissances d’été. Tes mains ouvertes, offertes pour les remplir de moi.
Mes mains ouvertes, offertes pour les remplir de toi. Pour me réinventer, je veux toi pour m’écrire et m’aimer sans boussole. Tes instances de vivre renversées sur mon souffle. Tes mots de pain nouveau accordé à ma faim. Tes yeux pour vêtement. Je veux toi pour tisane. Je veux toi au présent.
*
Une porte claque. La terre consume. Venise s’enfonce, encore assassinée. Les strates s’accumulent en paysage laid. Une main gratte un peu sur les lignes des pages. Toujours le même livre. Que l’on me donne un lieu où poser ma douleur, un monastère, un champ, la présence des pierres et le simple du juste qui relève l’amour. Qu’on me donne des dalles qui ne s’effritent pas, qui ne s’enfoncent pas. Qu’on ne me parle plus de ces pieuvres des villes, carnages qui puantent les premiers mots du jour. Qu’on me donne des mains qui ne trahissent pas, qui ne mensongent pas. Qu’on l’entende ce chant que répète le vent, la parole des arbres. Qu’on me montre l’espace où les hommes se taisent. Et que les jouissifs déformés et gluants, vautrés sur leurs chéquiers en forme de décombres, le coeur dans la culotte et le poing sur la table, aillent vomir ailleurs leurs profits, et se pendent. Qu’on me donne le pain, un carré d’herbe et d’eau, un rire qui étonne, je la ferai la joie.
Poète et romancière, Ile Eniger est née dans le village du Thor (Vaucluse). Imperméable aux modes et aux jeux de coulisses littéraires, elle avance vers un dépouillement de plus en plus riche de sens, dans une quête de l’essentiel où chaque mot retrouve sa force initiale.
Ile Eniger dans Le bleu des ronces
Une pièce musicale de EDVARD GRIEG – Morning
