La mort heureuse

Je suis certain qu’on ne peut être heureux sans argent. Voilà tout. Je n’aime ni la facilité ni le romantisme. J’aime à me rendre compte. Eh bien, j’ai remarqué que chez certains êtres d ‘élite il y a une sorte de snobisme spirituel à croire que l ‘argent n ‘est pas nécessaire au bonheur. C’est bête, c’est faux, et dans une certaine mesure, c’est lâche.

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Meursault, toujours assis, sentit alors combien le bonheur est près des larmes, tout entier dans cette silencieuse exaltation où se tissent l’espoir et le désespoir mêlés d’une vie d’homme.

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Tout s’oublie, même les grands amours. C’est ce qu’il y a de triste et d’exaltant à la fois dans la vie. C’est pour ça qu’il est bon quand même d’avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie. ça fait au moins un alibi pour les désespoirs sans raison dont nous sommes accablés.

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L’erreur, petite Catherine, c’est de croire qu’il faut choisir, qu’il faut faire ce qu’on veut, qu’il y a des conditions du bonheur. Ce qui compte seulement, tu vois, c’est la volonté du bonheur, une sorte d’énorme conscience toujours présente. Le reste, femmes, œuvres d’art ou succès mondains, ne sont que prétextes. Un canevas qui attend nos broderies.

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Ce qui m’importe c’est une certaine qualité de bonheur. Je ne puis goûter le bonheur que dans la confrontation tenace et violente qu’il soutient avec son contraire.

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Si je suis heureux c’est grâce à ma mauvaise conscience. J’avais besoin de partir et de gagner cette solitude où j’ai pu confronter en moi ce qui était à confronter, ce qui était soleil et ce qui était larmes… Oui, je suis humainement heureux.

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Cette vie qui me dévore, je ne l’aurais pas connue tout à fait, et ce qui m’effraie dans la mort c’est la certitude qu’elle m’apportera que ma vie a été consommée sans moi.

Albert Camus dans La mort heureuse

Une pièce musicale Clair de lune – Debussy