Guidé par les pierres

Les inuksuk dans le nord du Canada et les cairns tibétains illustrent deux traditions, géographiquement éloignées, ayant une signification symbolique de la pierre empilée convergeant.

Le mot Inuksuk vient de inuk (« être humain ») et du suffixe -suk (« agir à la place de »), signifiant « ce qui agit à la place d’un humain ».

L’inukshuk fut est utilisé comme point de repère pour la navigation et la survie. Les inuksuit étaient érigés comme des sentinelles, pour signifier « Je suis venu ici avant vous, vous êtes dans la bonne direction », indiquant un lieu de campement, une source d’eau, un site de chasse, ou un lieu sacré. Certaines figures avaient des connotations spirituelles et étaient des objets de vénération, et plus largement, ces structures représentent la connexion spirituelle des Inuits avec leur terre et leurs ancêtres, incarnant une sagesse transmise de génération en génération.

La tradition inuite interdit la démolition d’un inukshuk, ce qui explique qu’on en trouve dans l’Arctique canadien vieux de mille ans, un interdit qui, comme au Tibet, fait de la pierre empilée un dépôt cumulatif de mémoire plutôt qu’un objet jetable.

Les cairns tibétains recouvrent en réalité au moins deux couches distinctes, l’une bön (pré-bouddhique) et l’autre bouddhiste.

Le lhapsa sont donc des cairns érigés dans l’espace himalayen, lha signifiant « dieu », les psa étant des tas de cailloux, d’inspiration chamaniste bön et non bouddhique, souvent érigés au sommet des cols, sur des promontoires rocheux, à la croisée des sentiers ou le long des rives, faits de tas de cailloux sans mantra, entre lesquels sont coincés des rubans de couleur. Ce sont des offrandes aux divinités locales du terrain, les esprits du lieu.

Les pierres et cairns mani, d’inspiration bouddhiste, gravées du mantra à six syllabes, Om Mani Padme Hum, sont placées aux cols de montagne, aux ponts et sur les routes principales pour prier pour la sécurité du lieu. Loin d’être de simples repères de sentier neutres, ces cairns sont des objets religieux, plus proches de sanctuaires en plein air que de marqueurs pratiques. Les Tibétains les contournent dans le sens des aiguilles d’une montre, ramassant parfois une pierre qu’ils posent sur leur front en récitant un mantra avant de l’ajouter au monticule, c’est ainsi que ces tas grandissent au fil des siècles, parfois jusqu’à des dimensions considérables.

Plusieurs parentés frappent, au-delà de l’absence totale de contact historique entre ces peuples. D’abord, la pierre comme trace de passage humain et de présence continue. L’inukshuk dit « je suis passé ici, tu es sur la bonne voie » ; le cairn mani accumule les gestes dévotionnels de générations de pèlerins qui, chacun, y ont ajouté leur pierre. Dans les deux cas, l’empilement matérialise une chaîne de présences successives plutôt qu’un geste isolé.

Les inuksuit marquaient les routes de chasse et les rivages incertains, tandis que les cairns lhapsa et mani se concentrent précisément aux cols de montagne, les points de vulnérabilité maximale du voyageur, où l’humain est le plus exposé à des forces qui le dépassent, dont le froid, l’altitude, l’égarement. La pierre empilée fonctionne dans les deux cultures comme un geste de protection à la frontière du territoire humain et de l’inconnu, vers des vois de passage.

Comme les inuksuit, les cairns tibétains ne se détruisent pas, ils ne font que croître. Ce refus de l’effacement est une forme de mémoire matérielle cumulative, presque l’inverse de l’impermanence bouddhiste qu’on associerait spontanément au Tibet, ici, ce qui est empilé en offrande devient, paradoxalement, permanent.

Une différence essentielle, cependant, l’inukshuk est fondamentalement un geste d’un humain à un autre humain, même si des connotations spirituelles s’y greffent. Le cairn mani, lui, est d’emblée une offrande dirigée vers les divinités du lieu (bön) ou vers l’énergie du mantra lui-même (bouddhiste), l’humain n’y figurant qu’en filigrane. L’inukshuk parle aux voyageurs, tandis que le mani parle plutôt pour eux, dans une adresse verticale.

On pourrait ainsi dire que ces deux gestes, empiler la pierre au seuil du danger, répondent à une intuition humaine largement partagée que l’on retrouve aussi chez les ovoo mongols ou les cairns celtiques. Toutefois, il nous faut reconnaître que chaque tradition l’infléchit selon sa propre cosmologie, chez les Inuit, un langage de solidarité humaine dans un territoire hostile, au Tibet, une économie du mérite et de la protection divine inscrite dans la géographie sacrée elle-même.

Une chanson de de Claude Gauthier interprétée par Normand Guilbeault – Inukshuk

Les paroles sur https://www.boiteachansons.net/partitions/claude-gauthier/inuksuk

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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