Invisible beauté

Un homme aimait son épouse, qui était d’une grande beauté. Quand il parlait d’elle, il vantait ses qualités : douceur, intelligence, savoir, sens pratique, etc. Mais il ne parlait jamais de son apparence physique. Pourtant, quand il contemplait son visage ou qu’il l’observait en train de vaquer à ses occupations dans la maison, il ressentait, au plus profond de son cœur, un amour et une joie extraordinaires. Et il lui semblait alors que cet amour s’étendait à l’ensemble de l’humanité.

Or, il advint qu’un accident grave vint défigurer et mutiler sa bien-aimée. Le visage brûlé et le corps estropié, ce n’était plus la même personne. Il avait beau la scruter pendant des heures pour essayer de retrouver ce qu’il avait aimé en elle, rien n’y faisait. Il ne restait rien. Même sa voix avait changé. Et il ne pouvait plus ressentir le moindre sentiment ni pour elle ni pour personne.

Il commença à changer. Lui si ouvert et si aimable, si généreux, lui qui adorait les réceptions joyeuses avec les amis et la famille, il se renferma sur lui-même. Il s’enfermait dans sa maison et interdisait à quiconque de voir sa femme. Il devint mesquin, d’humeur inconstante et il se sentit plein de ressentiment pour le monde entier.

Un jour, un ami lui conseilla de consulter un médecin qui était connu pour réaliser des miracles en chirurgie esthétique. L’éminent professeur examina son épouse et lui promit de faire le maximum pour lui faire retrouver sa beauté d’antan. L’opération réussit à merveille. Le mari put contempler à nouveau le beau visage de son épouse et, à nouveau, il ressentit un amour sans limites pour l’univers entier. Et il rendit grâce à Dieu pour ce cadeau merveilleux qu’il venait de lui faire.

Cependant, comble de malchance, un nouvel accident, survenu inopinément, reproduisit les mêmes effets que le premier. Et le chirurgien, rappelé en ces nouvelles circonstances dramatiques, après avoir examiné la dame, déclara que, cette fois, il ne pouvait rien faire. La défiguration était irrémédiable !

Pour le mari ce fut un choc, mais un choc aux effets inattendus. Il ne ressentit pas la même douleur qu’après le premier accident. Il se sentait même plutôt serein. Les deux époux passèrent beaucoup de temps ensemble, dans l’intimité de leur maison. Elle se tenait dans l’ombre ou portait un voile discret pour cacher sa disgrâce physique et lui l’écoutait. Il commença à s’intéresser vraiment à elle pour ce qu’elle était et non pour ce qu’elle paraissait être. Et ce qu’il se mit à ressentir pour elle, ce n’était plus l’amour passionnel et admiratif de jadis. C’était calme, c’était détendu. C’était humble. Le sublime avait disparu. Lui qui avait autrefois tant aimé la magnificence des mondanités bourgeoises, il se mit à fréquenter des gens de toutes conditions. Il se sentait leur égal.

Jean-Paul Inisan (1942- ) est l’auteur d’essais, de recueils de poèmes, d’œuvres théâtrales, d’articles, de contes, etc.

Jean-Paul Inisan dans Voyages au-delà du miroir, 44 contes et nouvelles initiatiques

Une pièce musicale de Alex Nevsky De la beauté – Poem

Laisser un commentaire