
Tel est donc le seul choix qui s’offrirait à la conduite. Il n’est, on le voit, ni religieux ni moral; mais, sans exiger à proprement parler de conversion (puisqu’il n’y a pas à se « tourner vers » un autre ordre de valeur ou de réalité), il n’en réclame pas moins un vigoureux délestage – auquel ne cesse d’appeler le Zhuangzi: puisqu’il me faut quitter un niveau épidermique et personnel de motivation pour m’enfoncer dans l’incitation du monde. Au lieu de tenter de conduire contre vents et marées, de façon sagace, ma chaloupe au port (ma mort), je plonge dès à présent au sein du flux infini (la vie), en épouse la logique de concentration et de dispersion, d’avènement et de disparition, et (me) laisse porter par lui. Le Zhuangzi le pose en alternative : soit c’est le « ciel » que j' » ouvre » en moi, soit c’est l' » humain » que j' » ouvre » (chap. 19, Guo, p. 638). Comme de juste, si j’ouvre du « ciel » en moi, c’est-à-dire en descends à ce stade radical de la motivation jusqu’à rendre transparente en moi la processivité vitale, « j’accrois alors ma capacité de vivre » ; si c’est au contraire l' » humain » que j' » ouvre » en en restant au niveau purement excitatif et volitif, donc artificiel et « forcé « ,je fais tort à ma vitalité et la « spolie ». De savoir utile, il n’y aura donc que celui-ci, nous apprenant à distinguer ces deux niveaux, du » ciel » et de l' » homme », est-il posé en liminaire (chap. 6, Guo, p. 224) ; aussi le Zhuangzi décrit-il abondamment cet autre régime de réactivité qui n’est pas celui, restreint, des conceptions-volitions, mais où l’être individuel, s’enracinant dans l’émoi du monde, se laisse induire et disposer par lui.
François Jullien dans Nourrir sa vie : A l’écart du bonheur
Une pièce musicale de Eric Aron – Suzhou
