Gongjing le chauve

En ce temps-là, un gouverneur de province nommé Gongjing souffrait d’une disgráce qui le perturbait plus que de raison. Il était chauve. Mais entièrement chauve, son crâne était un désert, la plaine d’Europe centrale après Attila. Un crâne poli, «tel un diamant », selon I’heureuse expression en usage au Tibet, pays de poètes.

Un bel après-midi d’été, Gongjing était assis à l’ombre de sa terrasse, prenant le frais devant une jarre de bon vin, quand il vit dans la rue un maître barbier, qu’il connaissait de réputation: Agabunda. Ce dernier se hâtait, sans un regard pour le gouverneur.

« Comment oses-tu, manant? s’écria Gongjing, passer devant moi sans me saluer, en faisant insolemment tinter les grelots de ton cheval?

– Pardonnez-moi, seigneur, dit Agabunda, c’est que je suis pressé, on m’attend chez un magistrat de la ville. Je dois aujourd’hui même lui planter des cheveux!

– Comment cela, lui planter des cheveux? fit Gongjing.

– Eh bien oui, seigneur! Ne savez-vous pas, ajouta Agabunda avec un rien d’impatience, que l’on plante des cheveux, comme on plante des navets ? C’est un travail fort bien payé, l’on m’attend, et je ne voudrais pas…

– Holà, holà! fit Gongjing, je suis le gouverneur de la province, et je dois être servi le premier! Monte sur la terrasse, tu vas me planter des cheveux !

Mais, seigneur, gémit Agabunda, que va dire le noble Ojida ? Il va me faire fouetter.

Cesse de discuter, et monte immédiatement, ou je te fais appréhender par mes gardes ! »

Agabunda prit un air résigné, il arrêta sa carriole, attacha son cheval, et grimpa sur la terrasse, après s’être muni d’une lourde sacoche. Il salua très bas le gouverneur, prit place sur un tabouret, installa sur ses genoux une peau de mouton polie. Ensuite, il saisit un poinçon, dont il vérifia soigneusement l’ardillon, enfin, il empoigna une touffe de poils de yack. Gongjing observait ces préparatifs avec un peu d’inquiétude:

« Attention à toi si tu ne me plantes pas convenablement des cheveux, menaça-t-il, à tout hasard.

-Je suis un expert en ce domaine, assura Agabunda. Ne vous faites aucun souci, et maintenant, posez s’il vous plaît votre tête sur la peau de mouton!

Le gouverneur s’exécuta.

Agabunda, d’un geste vif, saisit son poinçon et perça le crâne glabre du gouverneur:

« Aiie! Que fais-tu donc? s’écria Gongjing.

-Ne bougez pas, seigneur, fit Agabunda, ne vous ai-je pas dit, que pour planter des navets, il fallait d’abord creuser un trou dans la terre? »

Il prit une grosse touffe de poils de yack, les disposa avec soin dans le trou qu’il venait de forer dans le crâne.

Il les arrangea un moment avec le coup d’œil de l’artiste. Enfin satisfait, il reprit son poinçon, et recommença :

« Aiie… Aïie… Aie… hurla Gongjing.

Cessez de vous agiter ainsi, le gronda Agabunda. Comment voulez-vous que je travaille dans ces conditions ? »

Le gouverneur releva un peu la tête, et questionna presque timidement:

« Dis-moi, Agabunda, combien dois-tu percer de trous dans mon crâne pour obtenir une coiffure convenable?

Hum! Dit Agabunda, je ne sais pas exactement, Vous avez une grosse tête… disons… une petite centaine.

– Cent trous! s’exclama Gongjing, horrifié. Ce n’est pas possible, je n’y survivrai pas!

– Enfin, seigneur, dit Agabunda d’une voix sévère, j’aimerais bien savoir ce que vous voulez. Vous vous conduisez comme un enfant capricieux! Parmi ceux

que jai eu l’honneur de servir, plus d’un quart a survécu… Voyons, fit-il en comptant sur ses doigts, oui… c’est bien cela, si j’inclus le marchand de poissons, qui est demeuré sourd et aveugle, mais c’était un regrettable accident et…

– Cela suffit! protesta Gongjing en se relevant brusquement. Je préfère la vie aux cheveux.

– Comme vous voudrez, seigneur>, fit Agabunda en s’inclinant très bas.

Et il s’en alla…

« Maître, pourquoi nous contez-vous cette histoire? demanda le plus hardi des pratiquants de Zen.

– Chacun de vous ne cesse de m’interroger pour savoir s’il connaîtra l’Éveil, s’il verra la Lumière de Bouddha. Mais voulez-vous réellement entrer dans la voie? Voulez-vous vraiment que je plante le Zen dans vos têtes frivoles? » conclut-il d’une voix terrible.

Les disciples se taisaient.

Car toute spiritualité authentique exige que l’on meure à soi-même, et le Zen, le bonheur zen dans sa plénitude, n’est accordé qu’à ceux qui se dépouillent de toute ambition, de tout bien, comme fit le moine Ryõkan. Mais que nul ne se désespère, car le Zen accorde un peu de sa lumière et de sa paix à tous ceux qui se sont mis en chemin.

Henri Brunel dans Les plus beaux contes zen – Volume 2

Une pièce musicale 尺八 SHAKUHACHI flute – Rodrigo Rodriguez