
Nous sommes partis d’un chaos tout-puissant, d’un abîme épais, inextricable, fait de ténèbres et de lumière. Et tous – végétaux, animaux, hommes, idées -, dans le bref passage de la vie individuelle, nous luttons pour ordonner en nous le chaos, pour clarifier l’abîme, pour travailler dans nos corps le plus de nuit possible et en faire de la lumière.
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Nous venons d’un abîme obscur ; nous aboutissons à un abîme obscur. L’espace de lumière entre ces deux abîmes, nous l’appelons la Vie.
Aussitôt, avec la naissance, commence la mort : à la fois le départ et le retour. A chaque instant nous mourons.
Voilà pourquoi il a souvent été proclamé : le but de la vie est la mort.
Mais aussi, à l’instant de la naissance, commence l’effort de création, afin de transformer la matière en vie. A chaque instant nous naissons.
Voilà pourquoi il a souvent été proclamé : Le but de la vie éphémère est l’immortalité.
Dans les corps vivants, deux courants luttent : l’un tend vers la composition, la vie, l’immortalité ; l’autre tend vers la décomposition, la matière, la mort. Tous deux ont leur source dans les profondeurs de la force primordiale.
Tout d’abord, la vie surprend. Elle parait illégale, contre nature – une réaction contre la volonté des ténèbres. Mais, en approfondissant, nous comprenons que la vie, elle aussi, est une volonté de l’Univers sans commencement ni fin. Sinon, quelle est cette force surhumaine qui nous projette du non-être dans l’être, qui nous donne à tous, plantes, animaux et hommes, le courage de la lutte ? Les deux courants contraires sont donc sacrés.
Notre devoir est de saisir la vision qui englobe et harmonise ces deux élans formidables, chaotiques et indestructibles, et d’ordonner pensées et actions selon cette vision.
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Un seul désir me possède : celui de surprendre ce qui se cache derrière le visible, de percer le mystère qui me donne la vie et me l’enlève, et de savoir si une présence invisible et immuable se cache par delà le flux incessant du monde.
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Ton premier devoir est de percevoir et d’accepter, sans vaine révolte, les limites de l’entendement de l’homme, et de respirer et travailler sans répit au dedans de ces limites sévères.
Nikos Kazantzakis dans Ascèse Salvatores Dei
Une pièce musicale SOLO BOUZOUKI – GIORGOS KOULOGLOU
