
Je n’en peux plus. Mes pieds se sont ensanglantés dans le voyage de la vie. Les ailes de mon âme se sont brûlées dans la fournaise des désirs. Je n’en peux plus. Des gouttes de sang marquent mon passage sur la terre. Et il est infini le royaume des désirs, ô mon Elue, infini le sentier des plaintes. Et mon âme a vu beaucoup de choses et est devenue aveugle. Aveugle, sans bâton, pliant sous le poids de la douleur de toute ma lignée, chassé de ma Patrie, criminel avant de naître je me suis traîné jusqu’à Tes genoux. Oh Antigone de mon âme éparpille les cheveux blonds sur mes pieds pour en essuyer le sang. Donne-moi Ta main, ô fille de ma souffrance, pour me conduire, moi, l’aveugle.
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Que je sens de choses que les autres ne sentent pas! Il est juste minuit et je suis là à réfléchir. Elle vient juste de partir, fatiguée mais aussi chagrine parce que je l’ai renvoyée. Quand je me suis penché sur elle et que j’ai posé ma tête entre ses seins et que j’ai senti quelque chose comme du bonheur, et comme de l’oubli se glisser en moi et adoucir ma peine, une colère violente m’a secoué tout entier. Il m’a semblé brusquement que Quelqu’un, au-dessus de moi, me lançait cette masse de chair et ces yeux et ces lèvres rouges et la tendresse de cette voix pour m’endormir comme on donne un jouet aux enfants pour ne pas qu’ils pleurent. Alors se lève en moi quelque chose comme du mépris et de l’ironie, comme une vague qui me pousse à écraser cette miette qu’on me jette, à moi qui meurs de faim. Non, non c’est autre chose que je cherche, autre chose, autre chose.
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Une flamme brûle en moi. Comme une veilleuse sacrée devant l’image de Dieu. Et d’étranges ailes immenses, s’étalent devant moi, comme les ailes d’un oiseau sauvage. Une griffe lacère mon cœur. Et de grosses gouttes silencieuses comme des larmes et comme du sang tombent l’une après l’autre et trouent mon cœur. Ne pleure pas et n’aie pas peur, ô Très Aimée. C’est le grand aigle de la Souffrance et c’est la flamme sacrée de l’Amour. Ne pleure pas. Moi je souris à ma Peine et à ses coups. Mon cœur est fêlé et le sang coule en moi. La nuit vient et Tu passes très légèrement Ta main sur mon front et les ailes s’en vont et le sang s’arrête. Toutes les blessures se guérissent et se ferment la nuit. Dieu là-haut est jaloux et se venge. Non, ne pleurons pas, n’acceptons pas. Je sens en moi quelque chose d’immortel qui brûle et sourit. J’ai en moi la même flamme que Lui et la même essence que les étoiles. L’immortalité se déchaîne en moi et le plaisir de la Toute puissance et le grand Baiser que les Créateurs de l’univers portent dans leurs flancs. Des chaînes infrangibles m’attachent à la terre mais je sens en moi Quelqu’un qui n’accepte pas de s’incliner devant Dieu.
Nikos Kazantzakis dans Le lys et le serpent
Une pièce musicale de David Tolk – Blessing
