
Il existe une tentation ancienne, presque instinctive, à penser que la force, la domination ou la victoire par la contrainte sont les instruments naturels de la survie et du progrès humains. L’histoire des conflits semble la confirmer à chaque génération. Et pourtant, une autre lignée, tout aussi ancienne, traverse les traditions spirituelles et philosophiques du monde entier pour affirmer le contraire, ce qui fait grandir l’humanité, ce n’est pas la capacité à vaincre l’autre, mais la capacité à nous développer ensemble, à nous comprendre, et à réaliser nos aspirations les plus nobles.
Cette lignée comprend la bienveillance, la compassion et la non-violence. La bienveillance est une disposition active visant le bien de l’autre, un désir que l’autre soit heureux, indépendamment de ce qui lui arrive. La compassion est ce même désir en ajoutant le vœu, et l’action, de mettre fin à la souffrance.
Ces deux dispositions ont ceci en commun qu’ils supposent une sortie de soi. Ni l’une ni l’autre ne peuvent s’exercer dans le repli, dans l’indifférence protectrice à l’égard de ce qui n’est pas soi. Elles exigent au contraire une forme de perméabilité, d’accepter que le sort d’un autre nous concerne, sans que cet autre soit de notre famille, de notre nation, ou même de notre espèce. C’est peut-être là leur fonction la plus profonde pour l’humanité, elles sont l’antidote structurel à la logique de séparation qui nourrit la violence, cette logique qui commence toujours par diviser le monde entre un « nous » digne de considération et un « eux » qu’on peut ignorer, exploiter ou détruire.
La non-violence, qui trouve son origine dans la pensée jaïne, puis gandhienne, n’est pas qu’une simple abstention de violence physique. Elle est plus radicale, elle vise à ne causer pas de tort à aucun être vivant, ni par l’action, ni par la parole, ni même par la pensée. C’est une discipline totale, qui engage jusqu’à la manière dont on désire et dont on juge intérieurement autrui.
Ce qui est frappant, c’est que l’ahimsa n’a jamais été pensée, dans ces traditions, comme une passivité. Elle est au contraire décrite comme la forme la plus exigeante de courage, car il est infiniment plus facile de répondre à la violence par la violence que de lui opposer une résistance qui refuse de s’y conformer. Mahatma Gandhi le formule ainsi à travers le satyagraha, littéralement, « la force de la vérité » ou « l’insistance sur la vérité ». Le satyagraha n’est pas une stratégie de soumission : c’est une désobéissance active, qui refuse de coopérer avec l’injustice, tout en refusant symétriquement de reproduire, à l’égard de l’oppresseur, la violence qu’on lui reproche. C’est un pari, que la vérité et la justice, tenues fermement et sans haine, ont un pouvoir de transformation que la force n’a pas, parce qu’elles ne cherchent pas à écraser l’adversaire, mais à le convertir, ou du moins à rendre son injustice visible à lui-même et au monde.
Nous devons reconnaître que la violence, une fois engagée, a ceci de vicié qu’elle ne s’arrête presque jamais d’elle-même. Elle appelle à des représailles, qui appellent des contre-représailles, dans une chaîne qui ne trouve son terme que par épuisement ou par un choix délibéré de la rompre. La bienveillance, la compassion et la non-violence sont, chacune à leur manière, des techniques pour rompre cette chaîne, non par le déni du conflit, mais par le refus d’en perpétuer la logique.
Développer ces dispositions à l’échelle de l’humanité n’est donc pas un idéal moral suspendu au-dessus du réel, c’est, très concrètement, la condition pour qu’existe un monde où la différence, de croyance, d’origine, d’intérêt, cesse d’être automatiquement un motif de destruction mutuelle. Ce n’est pas un chemin facile. Mais c’est peut-être le seul qui nous sauvera.
Une chanson de Cat Stevens Yusuf – Peace train
Les paroles sur https://fr.muztext.com/lyrics/cat-stevens-peace-train
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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