Représentations croisées

Deux personnes se tiennent devant la même fenêtre. L’une regarde un arbre, l’autre un ciel qui commence après l’arbre. Elles diront toutes deux : « nous avons vu la même chose » et ce sera faux, même avec la meilleure foi du monde.

Aucun œil n’occupe l’espace d’un autre œil. C’est une évidence si triviale qu’on l’oublie aussitôt qu’on la formule. Voir suppose un lieu, et deux corps ne partagent jamais le même lieu au même instant. Ce qui vaut pour l’espace vaut plus profondément encore pour tout le reste, pour ce qui, en nous, regarde à travers l’œil. Une croyance ancienne infléchit la lumière avant qu’elle n’atteigne la rétine. Une blessure tait certains détails et en amplifie d’autres. Une formation apprend à l’œil ce qu’il doit chercher, et donc ce qu’il ne reconnaît pas lui échappe souvent. Le botaniste et l’amoureux ne voient pas une représentation similaire de l’arbre, bien qu’ils se tiennent côte à côte.

La croyance à une réalité qui soit la nôtre et la perspective que nous puissions par individualisme pleinement nous développer atteignent ici leurs limites. En effet, la solitude de chaque conscience, murée dans sa fenêtre singulière, ne permet pas de développer une conscience plus large du monde. C’est une posture qui repose sur des a priori, des dogmes, à un certain scepticisme qui conclut, du constat de la différence, à l’impossibilité de toute rencontre.

Mais, peut-être que c’est occulter l’interdépendance entre humains vivant dans l’espace communautaire. Que l’accord parfait n’existe pas ne signifie pas que rien ne peut s’échanger par deux regards. Cela signifie seulement que ce qui se passe n’est pas une fusion de la représentation du monde, mais une ouverture vers une complémentarité à partir de l’endroit précis où deux perspectives, sans jamais coïncider, entrent en contact et se complètent l’une l’autre. Ce que nous appelons notre représentation du monde n’est jamais total. Toutefois, ce que l’autre a vu et que nous n’avons pas vu peut être partagé, permettant une ouverture à la finitude de notre représentation du monde. Le botaniste, en nommant l’écorce, ouvre à l’amoureux un pan de l’arbre qu’il n’aurait jamais découvert seul. L’amoureux, en retour, révèle au botaniste ce que l’arbre porte de mémoire et d’attache, une dimension que la nomenclature ignore.

Il y a là quelque chose comme un seuil, le point de bascule qu’apporte la rencontre, non pas pour superposer deux regards, mais pour permettre aux consciences de s’immiscer l’un par l’autre sans se confondre ou se dupliquer. Hans-Georg Gadamer affirmait, que comprendre est avant tout une manière d’être au monde, et il parlait d’une fusion des horizons, image intéressante, à condition d’entendre que fusionner deux horizons n’efface ni l’un ni l’autre, mais engendre un troisième espace, provisoire et mouvant, qui n’appartient à personne en propre et que chacun quitte, un peu transformé.

Le partage véritable des points de vue commence donc ailleurs que dans l’espoir d’imposer sa vision ou sa représentation du monde. Il commence dans le renoncement à cet espoir, et dans l’attention, alors rendue possible, à ce que l’autre a vu depuis son lieu, que nous ne pourrons jamais occuper à sa place. C’est une hospitalité plus qu’une addition, car nous ne prenons pas ce qui manque à notre vue pour compléter un tableau qui serait, au fond, un et objectif. Nous accueillons une vue qui restera partiellement différente, et qui, pourtant, nous instruit précisément par son improbabilité.

Il n’existe pas une position unique devant une fenêtre depuis laquelle les deux regards percevraient une seule et même représentation. Il y a qu’un espace étroit, partagé, où les regards se suivent et se croisent sans se confondre, et où chacun, en repartant, emporte un peu de ce que le monde lui apporte.

Une chanson de Jean-Jacques Goldman – Ensemble

Les paroles sur https://genius.com/Jean-jacques-goldman-ensemble-lyrics

Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage

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