
Il y a une manière de connaître qui ouvre, et une manière de connaître qui referme. La première enrichit le regard, la seconde s’interpose entre le regard et la chose regardée. Ce n’est pas la connaissance elle-même qui pose problème, c’est la place qu’on lui donne, quand elle cesse d’être un appui pour devenir une condition.
On entre dans une forêt. On peut ne connaître aucun nom, ni celui du chêne, ni celui du frêne, ni celui de l’oiseau qui chante sur la branche, et pourtant recevoir pleinement la vie qui y habite, apprécier la lumière filtrée entre les feuilles, l’odeur de l’humus, le silence particulier que produit un sous-bois à la brunante. Rien, dans cette expérience, n’exige le savoir. L’enfant qui ne sait rien du domaine de la botanique s’émerveille devant un arbre avec une intensité que l’adulte savant a parfois perdue, non par manque de savoir, mais parce que le savoir, mal disposé, s’est mis à filtrer l’émerveillement au lieu de le nourrir. Il regarde l’arbre et pense déjà à sa classification, à son espèce, à ce qu’il en sait, et l’arbre, en un sens, disparaît derrière l’idée de l’arbre.
C’est là le risque propre à toute connaissance, elle peut devenir un écran de représentations qui se place entre le sujet et le monde, si bien qu’on ne rencontre plus les choses, mais les concepts qu’on en a. Regarder les étoiles en connaissant leurs noms, leurs distances, leur composition peut approfondir le vertige, ou l’étouffer sous l’inventaire. Tout dépend si le savoir reste au service du contact, ou s’il se substitue à lui.
Et pourtant, il serait faux de faire de l’ignorance une vertu. La connaissance, quand elle est bien disposée, ne diminue rien de l’expérience, elle lui donne de la perspective. Savoir qu’un chant d’oiseau signale un territoire défendu, que telle plante ne fleurit qu’une nuit, que telle étoile qu’on regarde n’existe peut-être plus depuis des siècles, cela n’éloigne pas de la chose, cela y ajoute une dimension temporelle, relationnelle, presque narrative, que l’œil seul ne perçoit pas. La connaissance, dans ce cas, ne remplace pas le contact sensible, il le prolonge, il donne à l’émerveillement de quoi durer au-delà de l’instant, de quoi se transmettre, de quoi se retrouver.
La ligne sensible de partage n’est donc pas entre savoir et ignorer, mais entre deux façons d’habiter le savoir. Il y a une connaissance qui vient après l’expérience, comme un approfondissement, on a d’abord vu l’arbre, on apprend ensuite son nom, et le nom devient une manière de se souvenir de la rencontre, non de la remplacer. Et, il y a une connaissance qui vient avant et qui conditionne, on ne regarde plus que ce qu’on sait déjà devoir regarder, on ne ressent que ce que la catégorie autorise à ressentir. La première est un fruit, la seconde, une grille.
Peut-être faut-il alors renverser l’ordre qu’on suppose naturel entre les deux termes. Ce n’est pas la connaissance qui doit précéder et autoriser l’expérience, mais l’expérience qui doit rester première, souveraine, capable de se suffire à elle-même, laissant la connaissance émerger ensuite, librement, comme un approfondissement et non comme un préalable. Ne pas savoir le nom d’une fleur ne devrait jamais empêcher de s’arrêter devant elle. Mais l’apprendre, plus tard, ne devrait pas non plus appauvrir le souvenir de l’avoir simplement regardée, un jour, sans rien en savoir, sinon ressentir que la beauté nous a touchés.
Une chanson de U2 – Where The Streets Have No Name
Les paroles sur https://www.lacoccinelle.net/260907-u2-where-the-streets-have-no-name.html
Par Daniel Jean dans Voies (x) de passage
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